La petite histoire des sapeurs-pompiers
Chapitre 1
La sécurité civile sous l'Ancien Régime
I - Les institutions municipales
Nous ne possédons pas d'étude consacrée au service de lutte contre l'incendie dans les villes de province sous l'Ancien Régime. Des thèses sont à faire en ce domaine, surtout au regard de l'importance prise par la sécurité civile dans le monde contemporain.
Compte tenu de ce qu'on sait sur la lutte contre l'incendie à Paris et des quelques éléments qui nous sont parvenus sur la province, on peut d'abord signaler l'importance, prévisible, des mesures de prévention. Dans ces villes particulièrement combustibles, l'essentiel était fait de mesures en matière de construction, et en particulier contre les toitures en chaume ou en bois (bardeaux, tavaillons, clavins). Mais, du fait du prix de la tuile et de l'ardoise, ces mesures demeurèrent en général lettre morte. Quant aux cheminées, elles demeurèrent un luxe jusqu'au XIXe siècle, période où elles furent imposées par la généralisation de l'assurance contre l'incendie.
Le guet et l'alerte furent les seuls secteurs réellement organisés en ce domaine. Traditionnellement, le tocsin du clocher donnait l'alarme et déclenchait la solidarité. Les villes du Nord pourvues d'un beffroi mettaient parfois en place des guetteurs déclanchant l'alerte avec une cloche ou une corne. De toute façon, les services municipaux de police mis en place par les communes dès le Moyen Age étaient chargés, et peut-être principalement, de police administrative : la surveillance des incendies était naturellement de leur ressort.
A Paris qui, du fait de son énorme masse de population, fut toujours la ville pionnière dans l'histoire de l'administration publique, les premières mesures datent du XIIIe siècle : parallèlement au guet royal chargé du maintien de l'ordre (rappelons que c'est aujourd'hui la Garde républicaine), il fut alors organisé un guet bourgeois, composé de membres des corporations, et chargé de surveiller la naissance des incendies. Au XIVe siècle, une partie du guet bourgeois fut appelée le guet assis : il s'agissait des postes de garde.
En ce qui concerne les moyens en hommes et en techniques, retenons d'abord l'importance de la solidarité et du volontariat. Illustré par le fait que, de nos jours, l'immense majorité des pompiers sont volontaires (207 000 sur 240 000) le constat n'étonne pas : la lutte contre l'incendie fut toujours une affaire de solidarité humaine. En ce qui concerne les moyens techniques, signalons que Charles V imposa aux habitants de Paris d'avoir au moins un seau d'eau près de leur porte d'entrée, soit pour étouffer un début d'incendie, soit pour collaborer à une chaîne afin de lutter contre un sinistre dans le quartier. En effet, avant l'invention de la pompe, on ne pouvait lutter contre l'incendie qu'en jetant des seaux et, beaucoup plus efficace, en détruisant ce qui brûle ou ce qui peut brûler avec des moyens de "sapeur", c'est-à-dire des piques et des pioches.
Pour concevoir un service permanent de lutte contre l'incendie, il faut disposer d'hommes mobilisables en permanence. On penserait à l'armée (nous verrons bientôt qu'il existe un lien), sauf à préciser que, jusqu'au XVIIIe siècle, les casernes n'existaient pas : les soldats étaient logés chez les habitants, de force (c'est ce qui a permis cette forme de répression appelée "dragonnades" chez les Protestants des Cévennes). En fait, les seuls hommes vivant en communauté dans les villes furent les premiers ordres urbains, les Dominicains et les Franciscains. Ces derniers, que les tâches matérielles ne rebutaient pas, furent ainsi, dans toutes les villes où ils furent implantés, les premiers soldats du feu.
II - Apparition des pompiers de Paris.
Il est parfois bon d'être simpliste : pour pouvoir parler de pompier, il faut avoir inventé la pompe! C'est que deux millénaires et demi se sont écoulés entre l'invention de la poulie pour remonter le seau du puits et celle de la pompe.
Au XVIe siècle, on a expérimenté la première machine permettant de projeter de l'eau contre des flammes : il s'agissait de grandes seringues dont l'inefficacité fut très vite démontrée. C'est en Allemagne qu'aux XVIe et XVIIe siècles furent inventées et perfectionnées des pompes aspirantes et refoulantes, à la fois efficaces et transportables. Au début du XVIIIe siècle, un technicien appelé Du Périer fit connaître l'invention en France. En 1712, Louis XIV le nomma "Directeur des pompes". Il se révéla très vite nécessaire de lui adjoindre un personnel permanent ; c'est pourquoi furent nommés, en 1722, 60 "garde-pompes". C'est l'origine lointaine de l'actuelle Brigade des sapeurs-pompiers de Paris.
Au début de la Révolution, leur nombre était de 260. C'est alors qu'on pensa à les armer, d'abord d'un sabre, puis d'un fusil. Tel fut le début d'une histoire aujourd'hui bien oubliée, celle de l'utilisation des pompiers pour des tâches de maintien de l'ordre.
Chapitre 2
La sécurité civile au XIXe siècle
I - Les pompiers de Paris.
Sous la Révolution, les pompiers de Paris avaient reçu une arme, une tenue militaire et une hiérarchie faisant directement référence à l'armée (Commandants, lieutenants, sous-lieutenants, etc.). Cependant Bonaparte trouva, sous le Consulat, une situation où la discipline était loin de régner : les pompiers n'étaient pas très souvent dans leur caserne et ceux qu'on appelait alors les "gardes-pompiers" gardaient fort peu le matériel, on point d'oublier de le ramener au dépôt. Une tentative de réformes se révéla dramatiquement insuffisante lors de l'incendie de l'ambassade d'Autriche en 1810. La catastrophe matérielle et humaine, doublée d'un déplorable impact diplomatique, fut la cause d'une réforme radicale, le décret du 28 septembre 1811, qui est à l'origine de l'actuelle organisation des pompiers de Paris. Désormais appelés "sapeurs-pompiers", ils furent officiellement intégrés dans l'armée et formèrent un bataillon divisé en 4 compagnies. Depuis 1967, ils forment une brigade. Leur nombre tourne actuellement autour du chiffre de 7000.
L'aspect le plus méconnu de l'histoire des sapeurs-pompiers, de ceux de Paris, mais aussi de ceux de province, concerne leur vocation initiale de forces supplétives pour les opérations de maintien de l'ordre. Pourtant, le décret de 1811 précisait bien que les pompiers de Paris étaient armés d'un fusil et soumis aux lois militaires, afin de concourir, éventuellement, sous les ordres du Ministre de l'intérieur et du Préfet de police à des tâches de police et de sûreté publique. Ce faisant, on prenait le risque de voir se reproduire chez eux ce qui se passait avec la Garde nationale : qu'une force prévue pour le maintien de l'ordre se retourne à l'occasion contre le pouvoir établi. C'est ce qui se produisit à l'occasion de la Révolution de février 1848 : accompagnant la Garde nationale dans un basculement qui fit sombrer la Monarchie de Juillet (Louis-Philippe), les pompiers de Paris contribuèrent à l'établissement de la Seconde république. Mais alors, même aux yeux d'un régime qui leur devait partiellement d'avoir été mis au pouvoir, ils portaient désormais la tache d'un légalisme qui n'était plus sans faille. Ne pouvaient-ils pas s'insurger à nouveau? C'est pourquoi ils furent désarmés après les Journées de juin 1848. On ne leur rendit leurs armes qu'en 1850, après avoir dispersé les éléments suspects dans d'autres unités de l'armée. Depuis, il ne fut jamais question d'une quelconque indiscipline au sein des pompiers de Paris. Il faut dire aussi que, suffisamment accaparés par la lutte contre l'incendie et les nouvelles tâches de la sécurité civile (cf. chapitre suivant), ils eurent de moins en moins de temps à consacrer au maniement des armes et que leur fusil sert surtout à leur donner une allure martiale dans les défilés. Ceux qui ignorent leur histoire croient sincèrement qu'elle n'a jamais servi qu'à des fins de parade. Il suffit de voir leur uniforme et leur équipement dans la deuxième moitié du XIXe siècle pour se convaincre du contraire.
II - Les pompiers de province.
Les pompiers de province ont été pour la première fois pris en considération dans un texte officiel lorsqu'une circulaire du Ministre de l'intérieur du 6 février 1815 prescrivit aux préfets de créer dans les communes des corps de pompiers volontaires.
La Monarchie de Juillet (loi du 22 mars 1831) les engloba dans la Garde nationale. Ainsi, les pompiers volontaires pouvaient eux aussi être utilisés à des fins de maintien de l'ordre. Mais leur sort semblait désormais lié à celui de la Garde nationale. C'est pourquoi, lorsque celle-ci fut dissoute dans les circonstances que l'on sait (Commune de Paris), les pompiers volontaires de province disparurent pour quelques années. Ils furent recréés par un décret de 1875 et un autre de 1903. A noter que ces deux textes avaient prévu la possibilité de leur confier des armes avec l'accord des autorités militaires. Bien que cette possibilité n'ait jamais été utilisée, et bien que les textes postérieurs n'y aient plus fait allusion, nous avons ici la confirmation que la tenue des pompiers (pendant longtemps), leur comportement, leurs fanfares et parfois leurs armes (pour Paris) ne s'expliquent pas uniquement par le goût du public pour les défilés d'allure martiale.
Ce constat nous conduit à une incursion anachronique dans le XXe siècle pour montrer en contraste, la militarisation des pompiers de Marseille qui, elle, ne doit rien à des préoccupations de maintien de l'ordre, mais bien à l'efficacité dans la lutte contre l'incendie. Il faut savoir que la loi précitée du 22 mars 1831 avait autorisé les communes à constituer des corps de sapeurs-pompiers professionnels, qui n'appartenaient pas à la Garde nationale et qui, encasernés, étaient payés et entretenus par les budgets municipaux. Pour des raisons financières au regard de l'importance des risques, ces pompiers professionnels apparurent d'abord dans les plus grandes villes de province. Or, un catastrophique incendie qui détruisit en 1938 le magasin "Les Nouvelles galeries de Marseille démontra la scandaleuse insuffisance du corps de sapeurs-pompiers que la ville de Marseille avait mis en place. Or il y avait à Marseille d'excellents pompiers. Il s'agissait des Marins-pompiers, appartenant à la Marine nationale, et chargés de lutter contre les incendies se déclarant sur les navires et sur tout ce qui flottait dans le port, ainsi que dans les bâtiments de ses dépendances (dépôts d'explosifs, docks, entrepôts, etc.). C'est donc très logiquement qu'un décret-loi de 1939 étendit la compétence des Marins-pompiers à l'ensemble de la ville de Marseille. Ainsi, Paris et Marseille sont les deux seules villes de France possédant des pompiers militaires, mais cela pour des raisons historiques radicalement différentes.